En moins de trois ans, le Moyen-Orient a connu une succession de chamboulements géopolitiques, avec lesquels la région est loin d’avoir fini de composer. La question palestinienne traverse la crise la plus grave de son histoire. La lutte armée comme la voie diplomatique semblent avoir échoué et, à ce stade, aucune alternative n’émerge clairement. Dans le même temps, le Liban vient de subir une guerre dévastatrice et reste menacé par une occupation israélienne prolongée. L’opinion publique y est profondément divisée, tant sur le Hezbollah que sur l’accord-cadre signé entre le Liban et Israël. La Syrie, elle aussi confrontée aux ambitions hégémoniques d’Israël, est entrée dans une nouvelle ère avec la chute du régime Assad, mais doit affronter de nombreux démons identitaires et confessionnels.
Né à Nazareth en 1956, Azmi Bishara est l’un des principaux intellectuels palestiniens du monde arabe. Son engagement dépasse la Palestine pour embrasser le combat plus large en faveur de la démocratie dans la région. Il a abondamment écrit sur la pensée politique, la théorie sociale et la philosophie. Il est actuellement directeur général du Centre arabe de recherches et d’études politiques (Carep) et président du conseil d’administration de l’Institut de Doha pour les études supérieures, fondé par le Carep. Il a accepté de répondre aux questions de L’Orient-Le Jour sur l’état de la question palestinienne et les bouleversements qui redessinent la région, en particulier en Syrie et au Liban.
Face à l’impasse politique actuelle en Palestine, quelles mesures les dirigeants palestiniens, les États arabes et, plus
largement, la communauté internationale devraient-ils ou pourraient-ils prendre afin de commencer à tracer une voie vers une solution ?
Je ne peux pas répondre en disant ce qu’ils « devraient faire ». Les institutions que vous mentionnez – les dirigeants palestiniens, les États arabes et ce que l’on appelle la communauté internationale, laquelle n’existe à mes yeux que comme métaphore – agissent en fonction de leurs intérêts et des rapports de force, et parfois, peut-être, selon les valeurs dominantes dans leurs sociétés respectives. Mais elles n’agissent certainement pas sur les conseils d’autrui. Je ne suis donc pas en mesure de leur en prodiguer dans le cadre d’un entretien comme celui-ci.
Ce que je peux dire, c’est que les parties sincèrement attachées à un règlement juste de la question palestinienne ne devraient pas, à ce stade, raisonner en termes de « solutions ». Le concept même de solution relève presque exclusivement du langage diplomatique, et le rapport de force actuel ne permet aucune solution « juste ».
Je préférerais qu’à ce stade, nous insistions sur la nécessité de nommer la nature du régime en place en Palestine. Il s’agit d’un régime colonial de peuplement qui a engendré un système d’apartheid, et la justice exige le démantèlement de cet apartheid. Une fois que les parties concernées auront acquis la conviction que ce régime ne peut perdurer, elles décideront si elles souhaitent vivre dans un seul État binational ou dans deux États distincts.
Je tiens à souligner que la vie dans un État unique n’est envisageable que si elle est acceptée par la majorité de la population, c’est-à-dire à la fois par une majorité d’Israéliens et par une majorité de Palestiniens.
On peut bien sûr analyser, sans leur prescrire quoi que ce soit, la situation des institutions et des puissances que vous citez, ainsi que les raisons pour lesquelles elles ont relégué au second plan l’exigence de justice dans la question palestinienne. Elles se sont accommodées de l’idée que les « arrangements internationaux » régissant aujourd’hui la Palestine se résument à ce dont les États-Unis et Israël conviennent entre eux, puis imposent à la « communauté internationale » et aux parties arabes.
Les ententes américano-israéliennes concernant notre région se sont substituées au droit international. Ces ententes n’excluent pas les désaccords, mais, au stade actuel, elles ont pris la place du droit international. Israël, de son côté, tente de transformer les dossiers palestinien et libanais – ainsi que, dans une certaine mesure, celui du sud de la Syrie – en affaires intérieures israéliennes. Il s’appuie pour cela sur sa supériorité de puissance et sur la marginalisation de la cause palestinienne par les régimes arabes, qui cherchent à servir leurs propres intérêts en s’accommodant des États-Unis et en normalisant leurs relations avec Israël. Rien de tout cela ne change le fait que ce qui se construit sur le terrain est un régime de ségrégation raciale qui ne saurait être accepté. La lutte contre ce régime doit être organisée de telle sorte que l’adversaire soit clairement et incontestablement désigné.
Diriez-vous qu’aujourd’hui les deux voies, celle de la lutte armée d’une part et celle des négociations d’autre part, ont définitivement échoué ?
Oui. J’ai déjà soutenu que ces deux voies avaient, chacune à sa manière, échoué. Lorsque je parle de l’échec de la voie militaire, j’entends son échec en tant que stratégie de libération. La résistance sous ses différentes formes est, en revanche, le produit de la réalité de l’occupation, et elle se poursuivra sous une forme ou une autre. La tâche principale consiste désormais à tenir bon sur la terre dans la durée. Cela suppose de veiller aux conditions matérielles de vie des Palestiniens, car il faudra, comme on dit en arabe, « avoir le souffle long ».
Il n’existe aucune « solution » imminente à la réalité de l’apartheid. Pour que les Palestiniens puissent demeurer sur leur terre en tant que population autochtone du pays et en tant que peuple, au sens moderne du terme, ils doivent bâtir des institutions et les préserver. Il faut également continuer à porter un discours de justice formulé dans un langage démocratique compréhensible dans le monde entier, et qui s’adresse aussi bien aux Palestiniens qu’aux Israéliens.
Renoncer aujourd’hui à certains éléments de justice ne rapporterait rien. Ces concessions seraient simplement accordées gratuitement, car Israël vit dans l’ivresse de sa propre puissance. Il existe des projets avérés d’annexion des territoires occupés en 1967 et d’incitation de larges pans de la population palestinienne à émigrer. Toute concession faite aujourd’hui se dissipe dans le néant, car il n’existe aucune forme de parité politique entre quelque direction palestinienne que ce soit et Israël.
Il faut néanmoins souligner le soutien considérable dont bénéficie aujourd’hui la cause palestinienne dans le monde, notamment au sein de la société civile des pays du Nord. Quel effet cela pourrait-il avoir à long terme ?
D’importantes évolutions sont effectivement à l’oeuvre dans l’opinion publique mondiale : l’hégémonie du récit sioniste recule, et Israël ainsi que ses alliés au sein des institutions dirigeantes occidentales ont été contraints de recourir à la coercition pour imposer ce récit. Il s’agit d’une évolution nouvelle, dont il est encore trop tôt pour mesurer les conséquences. La question palestinienne n’est pas encore devenue suffisamment prioritaire dans les agendas politiques occidentaux pour décider de l’issue d’élections dans tel ou tel pays, mais elle pèse de plus en plus lourd. Plus important encore, l’influence d’Israël décline, ce qui pourrait, à terme, entraîner une évolution au niveau même de la prise de décision. Cela ne s’est pas encore produit, je dis simplement que cela pourrait arriver.
Il existe une autre dimension. Après le moment révolutionnaire qui a traversé le monde arabe entre 2011 et 2013, puis lors de la nouvelle vague de 2019, la contre-révolution – et les forces inquiètes pour la survie de leurs régimes – en est venue à réprimer également les manifestations de solidarité avec la Palestine. À mes yeux, cela n’a toutefois pas modifié les convictions populaires, comme on le constatera dès que l’opinion publique aura la possibilité d’exprimer ce qu’elle pense de la Palestine.
Une éventuelle défaite de Benjamin Netanyahu aux prochaines élections pourrait-elle débloquer, ne serait-ce que légèrement, la situation des Palestiniens ?
Une défaite de Benjamin Netanyahu aux prochaines élections servirait globalement les intérêts d’Israël sur le plan international, car une grande partie de l’image détestable que le pays renvoie actuellement est liée à sa personne et au type de coalition qu’il a constituée, laquelle comprend des voyous fascistes comme Itamar Ben-Gvir et Bezalel Smotrich.
Sur le plan palestinien, je pense néanmoins que le remplacement de Netanyahu aurait des effets positifs – non pas parce qu’il déboucherait sur une solution politique, mais parce qu’il améliorerait les conditions permettant aux Palestiniens de tenir dans la durée, l’influence des colons au sein du gouvernement israélien étant appelée à diminuer.
Si elle parvenait à battre Netanyahu, la prochaine coalition israélienne serait davantage disposée à dialoguer avec les dirigeants palestiniens et à respecter les arrangements américano-israéliens concernant Gaza. Elle pourrait également hésiter à poursuivre l’annexion, puisqu’elle croit à la séparation démographique. Il n’y a là aucun élément de justice. Mais cela pourrait rendre la vie des Palestiniens moins difficile et, puisque la stratégie que j’ai exposée repose sur leur capacité à tenir dans la durée, ce n’est pas négligeable.
Vous avez évoqué la solidarité des sociétés arabes avec les Palestiniens. Pourtant, celle-ci semble perdre du terrain auprès de certaines franges de l’opinion, notamment dans les pays où Téhéran exerce – ou exerçait jusqu’à récemment – une influence considérable. Elle y semble désormais être associée à l’« axe de la résistance » dirigé par l’Iran…
Je pense que, prise dans son ensemble, l’opinion publique arabe reste attachée à la justice pour les Palestiniens. Mais l’une des difficultés de la question palestinienne tient à son imbrication aussi bien avec la question juive qu’avec la question arabe.
Je laisserai de côté la question juive et son incidence sur l’attitude de l’opinion occidentale envers la Palestine, pour aborder un aspect de ce que j’ai appelé, dans l’un de mes livres, la « question arabe » : celui des régimes despotiques qui avaient adopté le mot d’ordre de la libération de la Palestine. Cette adhésion n’était pas une simple supercherie. Certains courants nationalistes arabes qui ont gouverné plusieurs États arabes croyaient sincèrement à la cause palestinienne. Mais, en raison de leur structure interne, ces régimes ont fini par se transformer en dictatures reposant sur une alliance entre les services de sécurité et les élites économiques et, dans certains cas, sur des solidarités régionales et confessionnelles.
Certains milieux du monde arabe ont fini par associer ces régimes à leur surenchère rhétorique sur la Palestine. Une tendance s’est alors imposée, consistant à rendre la guerre avec Israël responsable de la dégradation de ces États : sur le plan politique, parce que le slogan « aucune voix ne doit s’élever au-dessus de celle de la bataille » servait à étouffer toute contestation ; sur le plan économique, parce que l’effort de guerre pesait sur leurs économies.
En réalité, tout cela relève de la mystification. Par un retournement paradoxal, la propagande de ces régimes sur eux-mêmes a été prise au pied de la lettre, puis recyclée par certains milieux à tendance libérale pour justifier l’abandon de la cause palestinienne. À mes yeux, ces milieux n’ont jamais adhéré à un libéralisme véritable, car celui-ci défend avant toute chose les droits du citoyen, les droits humains et les libertés. Un phénomène semblable s’est produit dans les pays d’Europe de l’Est, où les élites aujourd’hui au pouvoir ont tourné le dos à tout ce qui pouvait être associé aux anciens régimes communistes.
La question iranienne s’inscrit donc dans ce schéma plus large…
Un phénomène similaire s’est produit avec l’Iran, notamment dans les pays où celui-ci a cherché à étendre son influence en exploitant les clivages confessionnels, comme au Liban et en Irak.
Il faut toutefois rappeler que certains milieux libanais étaient favorables à une normalisation avec Israël bien avant cette période – dès les lendemains de l’indépendance, en réalité. Cet argument ne suffit donc pas à expliquer le cas libanais. Celui-ci est profondément lié à une mentalité minoritaire qui refuse de s’intégrer à une citoyenneté égalitaire au sein de la société, tout en préservant sa singularité. On ne peut pas non plus faire abstraction des erreurs du Hezbollah.
Je vais vous rejoindre en partie. Les régimes arabes ont bel et bien abandonné la cause palestinienne, tandis que l’Iran a tenté de s’en arroger le monopole sous couvert de soutenir la résistance, afin d’étendre son influence dans les pays marqués par la diversité sunnito-chiite, mais aussi pour des raisons idéologiques. Parmi les grandes figures des première et deuxième générations de la révolution iranienne, certaines éprouvent une hostilité sincère envers Israël.
Le problème tient au fait que cette hostilité s’est exprimée, au sein des sociétés arabes, par l’intermédiaire d’une communauté confessionnelle particulière, liant ainsi la résistance à cette communauté. Dans ces conditions, un mouvement de rejet était inévitable.
Mais nous ne devons en aucun cas accepter que cela serve à justifier la normalisation avec Israël. Les Palestiniens n’y sont pour rien, et Israël ne se soucie nullement du bien-être des autres communautés ni de celui des pays arabes. L’establishment israélien se considère comme un corps étranger et menacé. Il se méfie de tout le monde, ne se satisfait de rien de moins que de rapports de vassalité et ne comprend pas ce que signifie une alliance, même avec les forces arabes qui souhaitent s’allier à lui. Il ne veut pas d’alliés, seulement des clients.
Dans le cas particulier du Liban, comment jugez-vous les choix du Hezbollah ?
Je ne doute pas que le Hezbollah ait essayé de conjuguer sa résistance réelle à Israël et sa solidarité sincère avec les Palestiniens avec sa loyauté envers l’Iran, en justifiant cette dernière par le fait que l’Iran serait la seule puissance disposée à soutenir la résistance.
Après la libération de 2000, le Hezbollah s’est toutefois montré incapable de dépasser le cadre confessionnel, y compris au sein même de la communauté chiite. Son intégration à la vie politique libanaise est restée conditionnelle, et il a continué de mettre en doute le patriotisme des autres forces politiques.
Autrement dit, il n’a pas cherché à conclure de véritables compromis qui auraient permis de préserver une position libanaise forte, solidaire de la Palestine et opposée à Israël, tout en mettant réellement ses armes à la disposition de l’État dans ce cadre. Cela aurait dû s’inscrire dans une véritable réforme englobant les droits des Palestiniens au Liban, parallèlement au refus de la normalisation avec Israël.
Il est resté incapable de peser sur la politique libanaise dans son ensemble, tout en préservant sa propre organisation, sa cohésion et ses armes. La polarisation actuelle est le résultat de cette situation.
Qu'en est-il de ses décisions après le 7-Octobre ?
Le Hezbollah n’a pas été consulté au sujet de l’opération du 7-Octobre, pas plus que ne l’ont été la majorité des habitants de Gaza ou l’Iran lui-même. Mais il a compris que ses slogans sur la Palestine et la solidarité avec la résistance ne seraient plus que des formules creuses s’il restait silencieux face à la guerre d’extermination menée à Gaza.
On pourrait donc dire qu’il a été « entraîné », voire « contraint », à entrer dans cette bataille. C’est la conséquence de sa situation : son incapacité à s’intégrer à la vie politique libanaise et sa défiance à l’égard des autres forces politiques du pays. Comme vous le savez, le résultat a été catastrophique pour le Liban, tout comme l’opération du 7-Octobre a eu des conséquences catastrophiques pour Gaza et lui a fait payer un prix exorbitant.
Quant aux choix qui s’offrent aujourd’hui au Hezbollah, je ne peux pas les examiner indépendamment de l’empressement des dirigeants de l’État libanais – au premier rang desquels la présidence – à négocier avec Israël afin de dissocier le dossier libanais du dossier irano-américain, ni de leur disposition à accepter pour cela les conditions américano-israéliennes, y compris celles qui s’apparentent fortement à une alliance avec Israël contre le Hezbollah.
Tout le langage de l’accord-cadre va dans ce sens : il s’agit désormais d’exiger le désarmement du Hezbollah au motif que, selon cet accord, il serait la cause de l’occupation israélienne. Cela réduit la marge de manoeuvre du Liban au lieu de l’élargir. Il est au moins heureux que les différentes parties siègent encore ensemble au sein d’un même gouvernement. Les cadres communs, aussi profond soit le fossé qui les sépare, peuvent en effet servir de garde-fous contre le déclenchement d’une guerre civile.
Le gouvernement libanais disposait-il d’autres options que l’accord-cadre qui a été signé ?
La véritable question n’est pas de savoir quelles étaient les autres options, mais si ce qui a été fait constituait réellement une option. Je pense qu’il s’agissait d’un diktat américain auquel la présidence a cédé. Ce n’était pas non plus un choix au sens véritable du terme, car cela n’a rien changé sur le terrain : Israël demeure l’arbitre et la partie dominante. C’est lui qui décide, dans le cadre de cet accord, si l’armée libanaise a ou non réussi à désarmer le Hezbollah.
L’accord a en outre imposé une contrainte nouvelle au Liban : il l’a privé du dernier instrument qui lui restait, à savoir l’action diplomatique et juridique contre Israël. Je n’ai jamais entendu parler d’une option diplomatique qui prive l’une des parties de tout recours diplomatique. Or, l’article 13 contient un engagement à s’abstenir de toute activité diplomatique ou juridique hostile à Israël. Que reste-t-il donc au Liban ?
Ce qui a changé, c’est que l’accusé est désormais le Hezbollah, et non Israël. Ceux qui ont signé cet accord ont formellement admis que la présence israélienne était liée au désarmement du Hezbollah partout où celui-ci est implanté, quelle que soit la région du Liban concernée.
Quels sont, selon vous, les véritables objectifs d’Israël au Liban ?
Je pense qu’Israël veut faire du Liban une zone d’influence israélienne. De son point de vue, le choix se résume désormais à une alternative entre influence iranienne et influence israélienne. Il veut également que de vastes portions du sud du Liban deviennent plus qu’une simple zone d’influence : un territoire placé sous son contrôle sécuritaire et sa surveillance.
Le Liban est un État arabe qui possède une singularité, au sens positif du terme. Il présente une diversité que l’on ne retrouve dans aucun autre pays arabe, un haut degré de développement social et culturel, ainsi qu’une remarquable concentration de talents. Dans des conditions raisonnables, le Liban pourrait jouer un rôle considérable dans le monde arabe. La tentative israélienne d’y imposer son influence est la recette d’un conflit long et destructeur dont tout le monde pâtira.
Parmi les événements qui ont le plus profondément bouleversé la géopolitique régionale figure la chute du régime Assad, en décembre 2024. Malgré les espoirs initiaux, de nombreux démocrates syriens sont aujourd’hui très inquiets pour l’avenir du pays, notamment en raison des violences confessionnelles contre les minorités et de certaines mesures laissant entrevoir une islamisation progressive de la société. Quelles ont été, selon vous, les principales erreurs ou défaillances des autorités actuellement au pouvoir ? Et Ahmad el-Chareh peut-il – et surtout veut-il – agir autrement ?
Dès les dernières années de la révolution syrienne – qui avait commencé comme une révolution avant de dégénérer en une situation proche de la guerre civile –, l’option démocratique n’était plus à l’ordre du jour. Les forces qui ont continué de se disputer la Syrie, qu’elles soient locales ou régionales, ne portaient aucun programme véritablement démocratique. Elles n’étaient d’ailleurs pas démocratiques à l’origine.
Ceux d’entre nous qui ont soutenu la révolution syrienne l’ont fait pour des raisons liées à la liberté et à la justice, parce que le régime refusait toute réforme, parce que toute réforme du régime était devenue impossible et parce qu’il menait la guerre contre son propre peuple comme s’il s’agissait de son ennemi. Personnellement, j’ai acquis la conviction que ce régime devait disparaître même après le reflux presque complet de la révolution, lorsque se profilait le risque d’un morcellement de la Syrie en quatre zones. Parallèlement, les sanctions épuisaient le peuple syrien et le régime lui-même avait dégénéré en une fédération de bandes criminelles et en un trafiquant de drogue. À tous égards, il était donc nécessaire de débarrasser le pays de ce régime.
Tout ce que nous pouvions faire, c’était espérer que les forces qui l’avaient vaincu et qui gouvernent aujourd’hui la Syrie depuis Damas préserveraient d’abord l’unité du pays et empêcheraient qu’il ne sombre dans le chaos et la guerre civile.
Les factions armées ont marginalisé l’opposition politique. La responsabilité n’en incombe pas seulement à ces factions, mais aussi à un régime qui n’a laissé d’autre choix à la population que celui de prendre les armes. Malgré toutes les critiques que je leur adresse, ces forces politiques avaient au moins un programme démocratique déclaré. Les autorités actuelles n’en ont aucun. Le chemin sera long et les objectifs sont plus modestes : réunifier la Syrie, instaurer une gouvernance relativement satisfaisante et lutter contre la corruption.
Comment y parvenir ?
La condition essentielle – que le régime soit démocratique ou non – est de reconnaître la citoyenneté syrienne comme le fondement de l’appartenance nationale et de la relation entre l’individu et l’État, tant en matière de droits que de devoirs. Ce principe doit s’étendre jusqu’à la structure même de l’armée. Il est particulièrement important de ne pas transformer la majorité syrienne en communauté confessionnelle. Une majorité ne doit jamais devenir une confession.
Cela suppose également de refuser une lecture de l’histoire du pays selon laquelle la Syrie aurait été divisée entre une confession dominante et une confession dominée, car cette lecture est tout simplement fausse. Le régime despotique syrien s’est incontestablement appuyé sur des solidarités régionales qui ont pris une forme confessionnelle alaouite, tout comme le régime despotique irakien s’était appuyé sur des solidarités régionales ayant revêtu une dimension confessionnelle sunnite.
Mais cela ne signifie pas que, en Irak, les chiites étaient les gouvernés et les sunnites les gouvernants, ni qu’en Syrie, les alaouites gouvernaient tandis que les sunnites étaient gouvernés. Aucun régime syrien n’aurait jamais pu gouverner sans les sunnites.
C’est ainsi qu’il faut comprendre la période historique précédente si l’on veut rendre possible le retour de ce pays à une vie normale.
C’est pourquoi les partisans de la révolution syrienne, dont je fais partie, ont immédiatement mesuré la gravité des événements survenus sur la côte en mars 2025, puis à Soueida en juillet de la même année. À Soueida, les enjeux prennent une dimension nationale majeure en raison de l’ingérence israélienne dans les affaires intérieures syriennes. Les ambitions d’Israël à cet égard sont ouvertement affichées.
Que pourrait faire le gouvernement ?
À mon sens, le gouvernement pourrait gagner la loyauté des habitants de la province de Soueida et isoler ceux qui sont favorables à Israël en modifiant sa politique – ou, disons, l’état d’esprit qui domine au sein de sa base politique proche, où ces habitants sont perçus comme des étrangers. Ils sont pourtant profondément enracinés en Syrie, présents tout au long de son histoire et sur l’ensemble de son territoire. Ce sont des citoyens qui doivent être placés sur un pied d’égalité avec tous les autres.
Il s’agit d’un problème politique et culturel que le gouvernement syrien actuel doit résoudre. Une piste pourrait consister à ériger le confessionnalisme en infraction et à poursuivre ceux qui l’attisent, car, dans un pays comme la Syrie, c’est une question de survie nationale.
Il existe aujourd’hui en Syrie une marge raisonnable de liberté d’expression. Celle-ci devrait précisément servir à soulever ces questions et à débattre de l’avenir du pays. Quiconque gouverne la Syrie – les dirigeants actuels ou d’autres – hérite d’une situation d’une extrême complexité, caractérisée par un enchevêtrement particulièrement dense d’enjeux locaux et régionaux.
Cela ne signifie nullement qu’il faille renoncer à critiquer les pratiques relevant de la coercition religieuse ou comportant une dimension confessionnelle, ni le laxisme face à l’occupation israélienne dans le Sud. Mais ces critiques doivent être formulées de manière responsable. Leur objectif ne doit pas être de faire échouer la transition, mais de contribuer à sa réussite.
Propos recueillis par Soulayma MARDAM BEY
le 16 juillet 2026
Bishara is particularly known for his research on civil society, nationalism theory, what he refers to as "the Arab question", religion and secularism